Pitch: Satché va
mourir. Ce soir, il s'endormira et ne se réveillera pas. Il déambule
dans les rues de Dakar, témoin de son pays auquel il
n'appartient déjà presque plus (son accent indique qu'il n'y
appartient en effet pas). Il va vivre ce dernier jour comme une vie
entière.
Dans ce pitch,
apparaissent déjà les deux éléments principaux du film d'Alain
Gomis. D'un côté, celui qui fait sa force: les aperçus de Dakar,
dont Gomis note qu'elle n'a pas été beaucoup filmé: il reste donc
possible d'offrir quelque chose de nouveau en s'y baladant avec une caméra. En effet,
les meilleures scène du film sont les scènes de déambulation, où
Satché est témoin d'un pays qui le dépasse: deux hommes tentent de
subtiliser le portefeuille d'une femme, une manifestation éclate.
De l'autre, sa
faiblesse principale: le dispositif, certes transparent et annoncé
comme tel dès l'ouverture, mais qui laisse néanmoins l'impression
désagréable de voir un mécanisme servant de prétexte à
l'alignement des scènes dont aucune (et c'est bien là le problème)
n'est au final nécessaire. D'où justement que ce sont celles qui
sont le plus totalement superflues, d'où le personnage s'estompe presque totalement,
qui sont les plus belles. Pour le reste, chacune est au présent perpétuel, est censée avoir valeur d'instant spéciale: c'est
vouloir à chaque instant annuler toutes les autres, et le film perd
à trop s'effacer constamment.
On le sait, aucun
dispositif n'est neutre. Que nous dit donc celui-ci? Que Satché va
quitter sa famille, découvrir sa rue, revoir son premier amour,
découvrir l'idée de la mort, fonder une famille, puis fermer les
yeux. Autrement dit, la vie. Ou plutôt, la vie dans ce qu'elle a de
général et d'allégorique. Et on arrive là au coeur du film: la
vie envisagée comme abstraite, comme succession de situations qui
ont valeur universelle. Absents ou presque, donc, le travail (Y
a-t-il quelques chose de plus beau qu'une personne qui travaille?
Comment s'étonner donc qu'un des plans de Satché les plus
captivants le montre en train de réparer une serrure, la seule fois
où on le voit s'emparer d'un outil?), l'histoire, le collectif (tous
deux conçus ici sous leur angle le plus étroit, celui de “la
rue”: vieille opposition de l'individu et de la société).
Autrement dit, tout ce qui indiquerait une spécificité, qui
donnerait à Satché une identité non interchangeable. Voilà donc
d'où vient tout ce que le film peut comprendre de mou et de tiède:
non pas de son rhythme par ailleurs captivant, tout en stases et faux
départs, mais de ce que “Satché, au fond, c'est chacun de nous”,
chacun de nous pris individuellement et non pas collectivement,
chacun de nous dont le parcours se réduirait à une suite de
situations privées. Humanisme abstrait qui n'aime que l'homme sans
spécificités, qui ne sait plus envisager de destin qu'individuel,
et qui au fond tourne le dos à la société, l'observant un peu de loin
pour mieux se réfugier dans le cocon de la sphère privée.







